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Family et Mediator : deux outils pour mieux se parler

Un tableau de bord du temps d'écran et un médiateur IA. Deux produits, une même idée : rendre une conversation difficile plus facile à commencer.

Julien Trotoux
Julien Trotoux
Parents et adolescente assis sur une terrasse le soir, en pleine conversation
Photo : Julia M Cameron on Pexels

Deux heures trente-trois. C'est le temps d'écran quotidien moyen d'un enfant de 9 à 11 ans en France, selon l'enquête Enabee de Santé publique France publiée en septembre 2025.

Chez moi, ce chiffre n'a jamais été le problème. Le problème, c'était la phrase d'après : « t'as passé la journée dessus », suivie de « c'est même pas vrai ». Deux personnes qui n'ont pas les mêmes chiffres en tête, et qui ne parlent déjà plus du sujet.

J'ai fini par construire deux outils. Vus de loin, ils n'ont rien à voir : l'un compte des minutes d'écran, l'autre fait passer des messages entre deux personnes qui n'arrivent plus à se parler. Ils font pourtant exactement la même chose.

Le problème n'a jamais été le chiffre

Une dispute sur le temps d'écran ne porte presque jamais sur le temps d'écran. Elle porte sur qui a raison. Chacun arrive avec son estimation — la mienne était systématiquement trop haute, la leur systématiquement trop basse — et la discussion s'arrête avant d'avoir commencé, parce qu'on passe dix minutes à négocier les faits.

L'Assurance Maladie décrit d'ailleurs le signal d'alerte en ces termes exacts : le moment où, quand vous demandez à l'enfant de modifier son comportement, « il refuse de s'arrêter ». Ce refus-là, on ne le règle pas avec un chiffre. Mais on ne peut pas non plus en parler sans.

D'où l'idée de départ : mettre les chiffres sur la table une bonne fois pour toutes, pour pouvoir enfin parler d'autre chose.

Family : compter, sans distribuer de bons points

Family agrège quatre sources sur une seule page : Nintendo Switch, Family Link sur Android, Temps d'écran Apple sur iPhone et Mac, et Netflix — compté en titres regardés, jamais convertis en minutes. Chaque source garde sa couleur dans le graphique, parce qu'une heure de Switch et une heure de Mac ne racontent pas la même chose.

Le graphique « qui a fait quoi, chaque jour » de Family, avec un segment de couleur par personne pour chaque source de temps d'écran Capture d'écran — family.domainedunet.fr

La page s'ouvre sur un podium. Première place : celui qui a le plus d'écran cette semaine. C'est une ironie assumée, et elle a une conséquence directe — je suis dedans aussi. Difficile de faire la leçon quand on est deuxième.

Le podium de la famille dans Family, avec la médaille d'or au plus accro de la semaine Capture d'écran — family.domainedunet.fr

Chacun garde par ailleurs son propre badge, fixe, sans aucun rapport avec le classement : « Switch Addict », « Fan de séries », selon qui on est plutôt que selon le rang du jour — rien à voir avec la médaille du podium juste au-dessus. Le premier du podium n'est jamais « celui qui a perdu ».

Les décisions qui comptent sont dans le code

Un tableau de bord de temps d'écran tourne mal très facilement. Il suffit d'une couleur qui vire au rouge, d'un classement pris au sérieux, et l'outil devient un mouchard. Écrire « on ne juge pas » sur une page ne protège de rien. Ce qui protège, ce sont les contraintes de structure :

  • Aucun badge négatif n'existe. Le fichier qui les définit ne contient que des faits positifs ou neutres : une grosse semaine reçoit simplement moins de badges, jamais une marque.
  • Le classement compare, le badge de calme non. Le podium met tout le monde sur le même axe, c'est son principe. Mais une journée calme, elle, c'est une journée sous sa propre moyenne — jamais sous celle d'un frère ou d'une sœur. Mettre un ado, un plus jeune et un adulte sur le même axe pour ça ne voudrait rien dire.
  • Une journée calme doit être une vraie journée. Le jour en cours ne compte pas, et il faut au moins deux jours réellement mesurés avant d'attribuer un badge. Les chiffres seraient plus flatteurs en faisant l'inverse.
  • Pas de donnée inventée. Aucune application fantôme, aucun historique fabriqué : une source non connectée est affichée comme partielle. Et tant qu'il n'y a pas de vrai signal sur la semaine précédente, aucune évolution n'est affichée — pas de « +100 % » calculé depuis zéro.
  • Un lien privé, non listé. Chaque famille a une adresse en /f/{identifiant} qui n'est ni indexée ni cherchable. Pas d'annuaire, pas de classement entre familles.

La synchronisation reste volontairement légère — quelques relevés par jour, pas une surveillance continue — et la page est faite pour rester ouverte sur une tablette du salon : regardée ensemble, pas consultée en cachette. La même logique, contrainte plutôt que promesse, a guidé l'autre outil, sur une situation très différente.

Mediator : la même idée, sans les chiffres

L'autre outil, Mediator, part d'une situation différente : deux personnes qui n'arrivent plus à se parler directement et qui repoussent la conversation depuis des semaines. Un couple, deux associés, un frère et une sœur, une équipe et son manager.

Une main qui écrit dans un carnet, seule, dans une pièce sombre éclairée par la fenêtre Photo : Jahra Tasfia Reza on Pexels

Le mécanisme tient en une phrase : chacun a son propre fil privé avec le médiateur — l'IA qui sert de pont entre les deux, pas moi. Aucun des deux ne voit jamais les messages bruts que l'autre a écrits : ce qui circule entre eux, c'est uniquement une reformulation validée par son auteur avant transmission. Concrètement, ça se déroule en quatre temps :

  • On raconte, seul à seul (Intake). Le médiateur écoute, reformule, pose des questions jusqu'à savoir ce que vous cherchez à obtenir, d'où vous parlez, ce que vous tenez pour acquis sans l'avoir vérifié, et ce qui est déjà réglé. Rien n'est transmissible tant que vous n'avez pas validé — un point de vue non validé reste dans le fil privé de son auteur.
  • Il fait circuler ce qui compte (Exchange). Les points de vue validés sont relayés, terrain commun d'abord, points de friction ensuite, morceau par morceau.
  • Le terrain commun devient des pistes (Convergence). Ce qui rapproche déjà les deux personnes est nommé, puis transformé en propositions concrètes.
  • Ça se referme, mais ça reste là (Closed). La conversation se clôt quand le médiateur juge qu'on est arrivé au bout. Elle reste consultable et réouvrable si le sujet revient.

Seule la première étape attend un clic des deux côtés ; les suivantes avancent quand le médiateur juge que c'est le moment — jamais sur un chrono, jamais sous pression.

Les quatre premières questions ne sont pas nées avec Mediator : c'est la grille que j'utilise pour cadrer n'importe quel projet avant de laisser un agent IA coder dessus — la méthode BMAD, que j'installe systématiquement avant de démarrer. Je l'ai simplement appliquée à une conversation plutôt qu'à un cahier des charges.

Un exemple, simplifié et fictif, pour rendre ça concret. Quelqu'un écrit au médiateur : « Tu prends toujours les décisions tout seul, de toute façon mon avis ne compte jamais. » Le médiateur ne se contente pas de rendre la phrase plus polie — il pose une question pour comprendre ce qu'elle contient : est-ce l'absence de décision commune qui pèse, ou autre chose ? De la réponse émerge une formulation différente : « J'aimerais être consulté avant certaines décisions qui nous concernent tous les deux. » Rien ne part tant que la personne n'a pas confirmé que c'est bien ce qu'elle voulait dire — c'est cette version-là, validée, qui atteint l'autre, jamais la phrase de départ.

Deux détails comptent plus que le reste. Le premier : la conversation est limitée à deux personnes, et c'est appliqué dans le code — une fois l'autre arrivée, le formulaire d'invitation disparaît. Le second : la personne invitée n'a aucun compte à créer, elle rejoint par un simple lien.

Ce que les deux ont en commun

Dans les deux cas, l'IA ne tranche rien : elle ne dit pas si deux heures de Switch un samedi c'est trop, et elle ne décide pas qui a raison dans une brouille. Elle n'est pas neutre pour autant : dans Mediator, elle questionne, reformule, structure, et choisit progressivement la manière dont les désaccords sont présentés. Elle agit sur la conversation, sans décider de son issue.

Ce qui bloque la conversation n'est pas le même selon l'outil. Pour Family, c'est le désaccord sur les faits. Pour Mediator, c'est la charge émotionnelle des dix premières phrases — celles qu'on regrette et qui font dérailler le reste. Les deux outils m'aident sur la même chose : la communication compliquée du quotidien.

C'est aussi pour ça que je me méfie beaucoup d'un outil qui noterait, alerterait ou sanctionnerait à ma place. Family n'envoie aucune notification, volontairement. Il faut aller regarder la page, ou la laisser ouverte. Une alerte automatique sur le téléphone d'un parent, ce n'est plus un support de discussion, c'est un rapport de police.

Sur la manière dont ces deux produits ont été construits — avec un assistant IA, en continu, et où je garde la main — j'en ai déjà parlé dans un article dédié à notre méthode de travail. Ce n'est pas le sujet ici. Le sujet, c'est ce que ces outils refusent de faire.

Ce que ni l'un ni l'autre ne fait

Family ne dit pas si un temps d'écran est excessif. Il n'a aucun avis là-dessus et n'en aura jamais : ça se discute entre des gens, ça ne se règle pas avec un seuil dans un fichier de configuration. Il ne remplace pas non plus la conversation — au mieux, il lui évite de commencer par « c'est même pas vrai ».

C'est un outil de famille, écrit pour une famille : une seule à ce jour, la mienne. Il n'existe aucun parcours d'inscription, et je n'ai pas encore décidé si ça changerait un jour. Mediator, de son côté, tourne en production, mais je suis pour l'instant à peu près le seul à m'en servir. La saisie vocale annoncée sur sa page d'accueil n'existe pas encore, et une conversation à trois n'est pas prévue.

Je préfère l'écrire ici plutôt que de laisser croire à deux produits mûrs et largement adoptés. Ce sont deux outils personnels, publiés pour l'approche.

Si vous construisez quelque chose du même genre

La seule chose que je recommanderais vraiment, c'est de prendre ces décisions-là dans le code plutôt que dans la page qui les décrit. Une promesse écrite dans un texte marketing se contredit en une release. Une contrainte inscrite dans la structure — pas de médaille négative possible, pas de troisième participant possible, rien de transmis sans validation explicite — tient toute seule, y compris les jours où on serait tenté de faire autrement.

Le détail des cinq décisions prises dans Family, et de l'endroit exact où chacune vit, est sur sa page « Notre approche ». C'est la seule page de l'application qui soit publique et indexée : le reste ne regarde personne.

Et vous, quelle est la conversation que vous repoussez ? Si c'en est une à deux, Mediator est fait pour vous aider à la commencer — chacun son fil, rien qui parte vers l'autre sans votre accord.

À très vite, Julien

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